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mardi 19 mars 2019

France 2022 : Politiques et religions


Solennité de Saint Joseph


Pour la restauration de Notre-Dame de Paris dévastée par le feu


Dans un monde où les religions sont devenues le bouc émissaire facile des analystes superficiels de nos errances, n'est-ce pas une provocation de bâtir un projet présidentiel qui tienne davantage compte des religions et qui aille jusqu'à intégrer leurs enseignements dans un programme politique ?

Première réponse : l'exclusion des religions du champ politique conduit à rompre les ponts qu'elles établissent entre le passé et l'avenir. Cette attitude nous expose à ne rien comprendre des événements actuels et à produire des "solutions" inopérantes.

Prenons un exemple emblématique : les émeutes et le mouvement des gilets jaunes.

Sans le secours d'une approche intégrale incluant les religions, nous ne comprenons rien à ce qui est en train de se passer. Nous ne voyons pas qu'un déficit religieux a engendré des exactions et des postures que la raison, livrée à ses seules forces, est incapable d'expliquer, d'éviter, d'anticiper ou d'arrêter.

Nourri correctement par une religion mère digne d'intérêt, aucun homme ne saurait tomber dans une violence qui va jusqu'à frapper des personnes innocentes, sans défense, handicapées ou même jugées coupables : l'homme religieux n'impute jamais les dérèglements du monde, d'une société à d'autres personnes qu'à lui-même. Il connaît sa part de responsabilité. Du moins ne la sous estime-t-il pas au point d'en rendre d'autres davantage comptables que lui-même. Il sait qu'il doit d'abord combattre en lui-même tout ce qui mène au désordre, à la faute et au péché. 

Les casseurs et les personnes complices de leurs lâchetés sont coupés de leur religion mère, de la matrice qui façonne en tout esprit intelligent la stature de l'homme intérieur, celui qui ne cède jamais au mouvement de foule, celui qui est assez libre pour ne pas "entrer au conseil des méchants", ce conseil dût-il rassembler ses amis ou ses relations habituelles. Il trouve dans les fondations d'une foi authentique les ressources, la force et le courage de quitter des proches qui déconnent. Il sait le prix des heures passées à bâtir et ne se livre pas aux destructions qui engendrent pauvretés et désespoirs, haines et colères, ressentiment et vengeance.

L'homme religieux ne cherche pas d'abord à faire entendre sa voix, à revendiquer, à réclamer son dû : il a conscience que rien d'essentiel ne se conquiert par la seule recherche ou acquisition de nouveaux droits mais par l'accueil d'un don qui dépasse largement ses capacités. Ce qui me fait grandir et qui me nourrit ne vient pas de mes efforts héroïques ou misérables parce qu'alors je m'imagine facilement en être le seul artisan. Ce qui me mène au-delà d'une médiocrité routinière ne peut surgir que d'un repos dans l'Esprit, d'une ouverture du coeur qui fait droit à l'inattendu, à l'inconnu, à l'insaisissable.

Ceux qui cassent, ceux qui les soutiennent, facilitent leurs débordements, les excusent ou les justifient ignorent tout du lent travail de la grâce : ils s'imaginent révolutionner un monde qui ne les a pas attendus pour se déchaîner. Ils ne sont que le pâle reflet d'un orgueil qui s'est dressé dès l'origine de la Création contre la surabondance de la grâce, la  miséricorde, la paix et la joie, le projet bienveillant de la divine Miséricorde. Ils sont mus par une volonté satanique d'en découdre avec la force tranquille, la résistance pacifique ou la non violence délibérée. Ils ont horreur du calme et du silence. Ils leur faut du bruit, de la fureur, de la peur, de la dégradation, des larmes, de l'horreur. Ils veulent vous pousser à la faute, vous faire tomber, vous entraîner sur leurs chemins de mort. Ils se réjouissent des massacres, du vacarme, des destructions, de la discorde. Ils sont devenus sourds à toute détresse. Toute faiblesse les excite et ils finissent souvent par s'autodétruire.

Aucun dispositif raisonnable ne peut endiguer cette fureur-là. Les démons ne prennent la fuite qu'au terme d'une lutte ascétique qui a pour seules armes : la prière, le jeûne, l'aumône et la connaissance amoureuse. Sans elles, nous ne pourrons sortir d'une situation chaotique dont l'écume nous détourne des véritables enjeux de l'heure : sauver tous les êtres en gestation d'un massacre sans précédent dans toute l'histoire humaine.

Sans le secours des religions mères de l'humanité, nous n'arriverons jamais à percevoir que ce qui se joue en France et ailleurs ne dépend pas d'une organisation policière aussi géniale soit-elle ou de savantes procédures judiciaires ou encore d'un arsenal de textes normatifs : tant que les plus vulnérables d'entre nous ne seront plus protégés d'une folie meurtrière au sein d'un habitacle fragile, n'espérons pas que soient épargnés tous ceux d'entre nous qui se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment.

La tentation est grande alors d'organiser ses propres défenses pour essayer d'échapper aux vagues d'un océan qui voudrait engloutir tout ce qui bouge, vit ou respire. Nous savons que la fureur diabolique n'attend que cela : que chacun prenne les armes pour entrer en guerre, se venger, attaquer le premier pour ne pas être victime. Au quotidien et dans un registre moins sanglant, l'autodéfense revêt les sombres oripeaux de l'accusation. Celui ou celle qui s'y adonne s'imagine, à tort, gagner en innocence.

Si nous cédons à la provocation, les forces sataniques à l'oeuvre en ce moment applaudiront des deux mains et de leurs pieds fourchus : elles ne s'abreuvent que de sang et de larmes. Il semble que les victimes des avortements massifs ne leur suffisent plus : il leur faut un dérèglement général, une tuerie en série et en cascade, un anéantissement complet, un cataclysme sans remède. Pourquoi ? Parce qu'elles veulent prouver que la Rédemption du genre humain est une chimère.

Ne nous trompons pas d'ennemis : nous n'avons pas à combattre des êtres faits d'argile comme nous, aussi grandes soient leurs fêlures, nous avons à lutter contre des puissances dévastatrices qui utilisent n'importe quel prétexte pour mettre le monde à feu et à sang. Ces puissances ne supportent pas le calme intérieur, la paix du coeur. Elles s'écroulent ou s'enfuient dès qu'elle rencontre une âme confiante qui s'en remet, quoiqu'il advienne, aux mains de la Providence.

Toute religion digne de ce nom le rappelle à temps et à contre temps : sans la foi, ma vie tombe en ruine puisqu'elle prétend asseoir ses moments décisifs sur une certitude quasi mathématique or l'histoire humaine atteste que tout choix raisonnable ne peut faire l'économie d'une prise de risque, d'une prise en compte d'un fond permanent d'incertitude. Quand survient l'orage, le cyclone, la tempête ou l'incendie ravageant Notre-Dame ... arrive l'heure où je n'aurai d'autres appuis qu'une confiance éperdue en un salut dépassant tous les calculs, toutes les précautions, tous les appuis terrestres : mes amis m'auront lâché ou trahi, mes proches m'auront oublié, mes ennemis chercheront à profiter de mes ennuis ...

Le déchaînement de haine sur les Champs Elysées, la place du Capitole à Bordeaux et ailleurs cherche à entamer notre foi, à laminer tout espoir d'une sortie de crise, à nous faire douter qu'existe une puissance d'amour capable de surmonter les épreuves de ce temps et de nous orienter vers une heureuse issue. Quand le désespoir étreint une personne, celle-ci se retourne contre elle-même et elle se cache. Elle ne fanfaronne pas. Au contraire, ceux qui détruisent à plaisir mettent leur gloire dans une volonté de puissance qui se croit intouchable, invulnérable ou invincible. Dès que cette volonté rencontre la moindre opposition, elle bascule dans le non sens et l'absurdité la plus totale. Ce qui lui résiste doit être abattu. Cela dure jusqu'au jour où la mort inéluctable lui coupe le sifflet et la renvoie à son néant.

Les Pères du désert aimaient à rappeler que : "celui qui connaît son péché est plus grand que celui qui ressuscite les morts" mais comment le voyou de bas étage peut-il connaître son péché dans une société qui considère que l'assassinat d'un être en gestation serait un moindre mal ? Comment prendra-t-il conscience que le mal qu'il commet n'est imputable à aucun autre qu'à lui-même ? Le jour où il comprendra qu'il participe lui aussi à la plus grande tuerie de tous les temps en augmentant le climat de désespoir qui, partout, pousse tant de femmes à l'avortement. Si je ne sais pas que mes fautes d'apparence vénielle finissent par avoir des conséquences tragiques, je deviens inapte au repentir et à la conversion. Je continue à penser que je suis un glorieux combattant qui ose prendre des risques alors que je ne suis au fond qu'un assassin en puissance et même déjà en acte, par ricochet. 


Deuxième réponse : exclure les religions du champ politique c'est ouvrir la boîte de Pandore. Les besoins religieux des personnes se projettent alors dans des formes dégradées où règnent en maîtres des gourous autoproclamés dont l'habileté consiste essentiellement à exploiter les souffrances du temps présent pour asseoir leur leadership.

Cette exclusion du religieux d'un champ politique ouvert à tous les vents est l'une des clefs de compréhension du phénomène islamiste, autre exemple emblématique d'une dérive contemporaine que les seuls arguments rationnels n'arrivent plus à cerner.

Quand des esprits, plutôt jeunes et immatures, ne trouvent plus à s'exprimer sur le terrain d'une politique intelligente, active, efficace et transformante, ils se précipitent dans l'action violente, la destruction massive et l'anéantissement de leur propre existence.

Les laïcards de tout poil feraient bien de réfléchir à deux fois avant d'essayer, par tous les moyens, d'ôter toute visibilité à l'expression d'une appartenance religieuse, qu'elle soit vestimentaire, architecturale ou comportementale. Au lieu d'apaiser le climat social, ces contempteurs ne font qu'exciter ceux qui ne trouvent plus aujourd'hui de repères sains dans un environnement livré à tous les excès et à toutes les supercheries.

Eradiquer la présence religieuse de l'espace public, la reléguer au rang d'accessoire très privé, c'est commettre l'irréparable : priver l'homme et la femme d'un accès quasi immédiat aux richesses d'une mémoire collective bien plus subtile et nourrissante que ne l'imaginent les petits esprits qui ne jurent que par le progrès, le provisoire et la raison raisonneuse ou raisonnante. Ils confondent deux plans distincts : celui de la pratique religieuse et le chemin d'une spiritualité dépouillée, c'est-à-dire affranchie des pièges de l'apparence, de l'hypocrisie, de l'apparat et du fatras des pratiques de morte tradition. Ils ne connaissent pas, au fond, l'une des règles d'or de la croissance spirituelle : passer d'une vie cénobitique à une existence érémitique sans jamais sombrer dans la misanthropie.

Nos enfants, nos jeunes et toutes les personnes qui n'ont pas encore trouvé une voie de salut qui se traduise, dans la vie ordinaire, par des gestes concrets et désintéressés en faveur de plus petit que soi, ont besoin d'être plongés dans un espace public qui leur offre une palette, aussi large que possible, des quêtes spirituelles de tous ceux qui les ont précédés. Les priver de cette visibilité c'est les condamner à errer sans fin, à ne jamais s'engager pour une noble cause, à se fracasser corps et âme contre les murs dressés par l'Adversaire du genre humain. C'est croire aussi qu'il soit possible de façonner un objet de quelque intérêt sans avoir jamais vu de ses yeux un artisan ou un artiste expérimenté à l'oeuvre : pour tracer ma propre voie dans le dédale des options possibles, j'ai besoin de connaître ce que d'autres ont pu expérimenter et de savoir comment ils sont sortis vivants des pièges tendus par toutes les forces de dispersion et de désagrégation qui se régalent de voir chuter, de voir sombrer et se perdre une âme livrée à ses seules forces.

Le temps du dépouillement et de l'ascèse volontaires ne doit jamais précéder le temps de l'exploration intelligente des trésors légués par une humanité tissée d'êtres fragiles et fautifs quand ils demeurent isolés mais d'une force extraordinaire dès lors qu'ils consentent à mettre en commun ce qu'ils ont de meilleur. C'est l'un des rôles clef de toute religion utile au genre humain : rassembler en un corpus protéiforme et cohérent les manifestations discrètes de l'excellence humaine sans jamais les couper et les séparer d'un secours qui nous donne de dépasser nos turpitudes, nos errances, notre volonté maladive d'autosuffisance orgueilleuse et censément belliqueuse.

Au fond de la jarre de Pandore gît l'espérance que de lâches trublions n'ont cessé depuis des semaines de vouloir anéantir comme nous l'avions évoqué dans le développement de la première réponse : chasser le religieux du champ politique donne à ce dernier une fonction qu'il est toujours incapable de tenir. A lui seul, il ne saurait combler l'attente de ceux qui subissent, dans leur chair et plus souvent qu'à leur tour, les dérèglements d'une société inhumaine dans laquelle les profiteurs de systèmes iniques s'engraissent sur le dos des laissés pour compte d'une redistribution malhonnête des richesses produites.

Les casseurs et les voyous paraissent s'en prendre aux délinquants en col blanc et semblent remettre en cause tous les fossoyeurs de la vie des humbles. En réalité, ils ne font que renforcer la machine qui écrase, divise et saccage les corps intermédiaires de la nation afin que ne subsiste qu'un petit groupe de pouvoirs occultes tout heureux de tirer les ficelles d'un théâtre de marionnettes. Parmi ces planqués, on trouvera des illuminés qui prétendent sauver le monde en imitant quelques rituels religieux, en mettant un point d'honneur à ne fréquenter que les frères et soeurs de la même obédience, en s'imaginant détenir quelques secrets qu'il faudrait jalousement garder et ne transmettre qu'à des initiés.

Où l'on peut constater sans peine à quelles foutaises conduit l'éradication volontaire du religieux de la sphère ouverte du public : il finit par se recroqueviller, rabougri, défiguré et dénaturé, au fin fond d'espaces clos en lesquels la raison finit aussi par s'assécher en se coupant des secours d'une grâce authentique, celle-là même qui n'est jamais avare de ses dons et qui se donne à tous, quelle que soit sa condition. En des lieux à l'abri des regards où le secret se taille la part du lion, où le grotesque le dispute à l'inanité, bourdonnent des frelons qui cherchent comment défaire, par des moyens plus ou moins honnêtes, les constructions multiséculaires qui n'ont pas l'heur de leur plaire, qui ne sont pas assez dans le vent, qui osent braver leur suffisance et contrecarrer le cours de leurs actions souterraines. A ces insectes malfaisants, il faut des rites pour cultiver l'entre soi, s'imaginer détenir des pouvoirs grandioses, s'ingénier à singer ce qu'ils abominent et passent leur temps à salir ou à vouloir remplacer.

A l'enfumage de tant de simagrées que pouvons nous opposer de sain, d'honnête et de vivifiant sinon des religions de plein champ qui cultivent l'accueil sans réserve et qui se laissent découvrir à ciel ouvert sans craindre les curieux, les égarés, les faibles et le tout venant ? Des religions que la paresse ne manquera jamais de méconnaître, d'accuser et de rendre responsables des maux anciens comme des plus actuels puisqu'il faut une pâture facile à ceux qui préfèrent l'immobilité intellectuelle à l'aventure spirituelle et puisque les religions ont cette vertu de faire les choux gras des feuilles blasphématoires : aux accusateurs professionnels ou d'occasion, elles offrent une vitrine fort alléchante. Ils peuvent passer des heures, et des jours, et des mois et des années à relever ce qui cloche ici ou là dans l'univers religieux : tissé de pâte humaine, comment pourrait-il être indemne des taches que génèrent les chocs des egos ; les petitesses en tout genre qui jalonnent notre vie ; les bouffées d'orgueil, les jalousies, les peurs ... dont nul, en vérité, ne sait trop comment se débarrasser.

Au rebours de toutes les tentatives qui voudraient confiner le religieux et l'assigner à résidence, ayons l'audace de répondre par un surcroît de visibilité. Dès que vous tiendrez entre vos mains l'une des clefs de compréhension des multiples désordres qui agitent le monde contemporain : d'un côté ceux qui penchent vers l'affirmation frontale, provocante et conquérante, ceux qui prétendent raisonner le genre humain et lui apprendre à se conduire en public ; de l'autre, l'immense océan de ceux qui cherchent simplement à se fondre dans leur environnement et ne songent à se faire remarquer qu'à certains moments pour des raisons qui leur appartiennent et ne sont pas nécessairement intelligibles au premier abord, vous n'aurez plus peur des signes religieux, des signes authentiques. Non pas telle ou telle parure, tel ou tel accoutrement, tel vêtement mais le regard limpide de celui ou de celle qui est devenu(e) capable de se nourrir, à chaque instant, du spectacle des mouvements incessants de ses frères humains et qui sait qu'un visage, même meurtri ou défiguré, mérite un regard d'admiration, de compassion et de reconnaissance puisque l'esprit religieux ne se manifeste pas d'abord par une appartenance particulière mais par une communion universelle, une ouverture du coeur capable de recevoir les peines et les joies puis de laisser vibrer en lui ses fibres les plus intimes pour accueillir au plus profond de lui-même ce qu'elles signifient et ce qu'elles cherchent à faire entendre. Lien supprimé à la demande des parties prenantes.

Au fond, les religions dignes de ce nom, ont cette vertu insigne d'aiguiser notre sensibilité et de nous faire comprendre qu'aucun artifice ne saurait cacher les incohérences de comportement, celles qui révèlent un fossé entre le paraître et l'être, entre les intentions et les dires, entre les paroles et les actes. Le plus bel habit de cérémonie ne saurait camoufler les turpitudes d'un coeur mauvais, les discours les plus généreux ne peuvent empêcher de découvrir l'étroitesse qu'ils tentent vainement de dissimuler, aucune pensée hostile ne peut, en dernier ressort, rester cachée : ce qui suinte du coeur humain, ce qui mijote en son sein, ce qui se prépare dans le plus grand secret finit toujours par se révéler et tout regard pénétrant est capable d'en lire à l'avance les manifestations à venir.

Cette puissance de discernement et cette connaissance des tours et détours du coeur humain n'empêchent pas de souffrir de la brûlure d'une trahison, d'un abandon, d'une lâcheté ou d'un coup bas. Il faut encore le don de la miséricorde et si les religions authentiques ne nous avaient transmis que le seul secret du pardon, il suffirait que nous prenions conscience de sa valeur inestimable pour cesser nos jérémiades et tarir le flot de nos critiques imbéciles : si des hommes et des femmes avaient omis de pardonner, en tous temps, où en serait notre monde aujourd'hui ? Serions-nous même là pour en parler ?

Troisième réponse : reléguer les religions au rang d'accessoire privé, c'est perdre de vue leur rôle éminent dans la guérison d'un tissu social sans cesse déchiré par nos infidélités, nos bassesses quotidiennes et nos refus de pardonner.

Ce serait comme supprimer des points d'eau et des puits dans une zone désertique ; prétendre cacher des oasis en disant : "les caravaniers n'ont qu'à se munir de cartes" alors que celui qui peine en ce monde - chacun et chacune d'entre nous à certains moments de sa vie - a besoin de lieux sûrs, clairement identifiés, stables, visibles et grands ouverts. 

Le religieux authentique n'est pas un élément de décor. Il est la source même d'une renaissance. Il est promesse d'une résurrection. Il est le rocher qui abrite le marcheur le plus pauvre comme le plus fortuné. En lui, point de ténèbres. Tout est clarté, lumière et chaleur. Au coeur assez humble pour en franchir le seuil, il donne un vêtement nouveau.

L'homme religieux est un thérapeute en puissance et en acte : à son contact, l'âme flétrie par le péché reprend vie. Une société bien organisée et saine accorde une place éminente aux maisons religieuses : l'égaré doit savoir où se ressourcer avant même de s'être perdu en chemin. Le lieu saint, le sanctuaire, joue ce rôle de port d'attache que la théorie de l'attachement a si bien mis en lumière : si je ne sais où revenir en cas de chute, de trouble ou de tout autre accident de parcours, il m'est impossible de partir à l'aventure, d'oser explorer les voies qui s'offrent à la curiosité humaine, à la soif de connaissance, au désir de sortir des sentiers battus et d'aller vers l'inconnu.

Bien loin de limiter le désir de l'homme et de la femme, de les enfermer dans des carcans étroits, toute religion authentique les invite à quitter le rivage, à partir au large, à se risquer en eau profonde puisqu'elle lui garantit de pouvoir retourner en lieu sûr, le cas échéant. C'est d'ailleurs l'expérience vécue par toute personne attachée à sa religion mère, par la gratitude et par l'intelligence des préceptes reçus : non pas un repli frileux sur des acquis mais une appropriation si personnelle du legs qu'elle s'achève en dépassements, en découvertes et en surprises que rien n'aurait pu présager. A celui qui pensait connaître et savoir, toute religion authentique montre que l'espace du divin déborde de toutes parts ses petites certitudes et ne se laisse jamais circonscrire.

C'est méconnaître la richesse des religions et leur pouvoir d'enfantement que de les taxer de passéisme, que d'essayer de les confondre en erreur, que de croire qu'elles appartiennent à l'enfance de l'humanité, à un âge que nous aurions désormais largement dépassé. Il y a là une attitude puérile ou adolescente : s'imaginer que sa propre mère n'aurait plus rien à dire sous prétexte qu'elle serait illettrée ou qu'elle n'aurait pas ces diplômes dont mon petit moi s'enorgueillit bien à tort. Si la fonction maternelle de toute religion authentique doit être d'évidence située à sa juste place, elle n'en demeure pas moins d'une importance capitale pour l'édification de l'homme intérieur : sans elle, l'âme humaine  ne sait sur quel pied danser, ne sait contre quoi se rebeller au juste, ne sait où fonder de solides espérances. Elle risque, à tout moment, de perdre un temps fou à courir après des chimères, de poursuivre des buts vains et stupides.

Dans un sanctuaire digne de ce nom, hommes et femmes de toute condition sont admis et nul ne peut se prévaloir d'un rang qui le mettrait au-dessus des autres. Sous les voûtes d'un temple, d'une église, d'une synagogue, d'une mosquée ou d'une cathédrale, chacun est rendu à sa condition première : un, parmi une multitude, que rien ne distingue des autres, pauvre pécheur pardonné qui n'aura plus le toupet de se glorifier de quoi que ce soit sinon d'un secours offert à tous, sans considération de fortune, de renommée ou de mérites acquis.

L'espace religieux s'ouvre afin de dissoudre tout esprit mondain : là, tu n'as plus à paraître, à parader ou à fanfaronner. Il te suffit d'être tel qu'en toi-même. Il suffit de te laisser regarder, dépouillé de tout ce qui te pose en société, de tout ce qui fabrique de toi une image trompeuse. Tous tes masques, tous les personnages que tu joues à longueur de journée sont restés sur le seuil : ici, ils n'ont pas droit de cité. Ici, ils sont mis en déroute.

Contrairement aux dires de quelques penseurs trop pressés d'en finir avec le phénomène religieux, nos temps modernes ont plus que jamais besoin de ces espaces où chacun a la possibilité de se défaire des enveloppes qui lui cachent la vérité profonde de son être et qui le maintiennent dans l'illusion d'être arrivé au faîte d'une gloire immortelle. Combien, parmi ceux qui avaient déserté les lieux d'une présence transcendante, n'ont pas succombé aux mirages d'une notoriété factice ? Combien, parmi ceux qui auront négligé de se rendre dans le  temple d'une conscience affranchie de la volonté de paraître, ne chuteront pas gravement si l'occasion d'être l'objet d'un compliment ou d'être adulé se présente ?

Alors que de nouveaux moyens de communication permettent à chacun de se forger une réputation théâtrale par la mise en scène de ses faits et gestes, par l'exposition de ses exploits, par la diffusion de ses pensées, conseils, découvertes ... que restera-t-il de secret et d'intime, de discret et de silencieux sinon ces moments passés en tête à tête avec la source intarissable de tout amour, dans le lieu d'une demeure le moins exposé à tous les vents et à toutes les curiosités malsaines ?

Quatrième réponse : placer les religions hors du champ politique c'est se priver de l'un de leur rôle essentiel : rappeler, à temps et à contre temps, à qui veut bien l'entendre, que l'exercice de la prière nous prépare à cet état où nous ne pourrons agir efficacement qu'en renonçant à toute forme de violence, à tout recours aux armes de contrainte.

Si je ne vois que je me prépare, jour après jour, à agir en ce monde à l'image de Dieu, j'aurai beau m'engager dans mille et une directions, m'activer en tous sens, me démener pour transformer le monde, ... je passerai à côté de l'essentiel : vouloir ce que Dieu veut et m'accorder sans relâche à ce vouloir divin, dans mes actions les plus quotidiennes comme dans mes hauts faits les plus exceptionnels.

Toute religion, un tant soit peu informée des projets divins, ne cesse de le redire à ses fidèles : votre vie terrestre est un passage éphémère qui ne s'achève pas ici-bas mais qui se prolonge dans un monde pour l'instant invisible au sein duquel chacun a son rôle à jouer pourvu qu'il comprenne que l'attitude la plus féconde est d'être à l'écoute et de se  nourrir d'une parole apte à rassasier ses plus grandes soifs. Encore faut-il comprendre aussi que ce prolongement débute dès aujourd'hui : la vie concrète de chaque jour est plongée tout entière dans l'espace invisible aux yeux de chair, celui que seule une foi ardente se donne les moyens d'entrevoir.

Il s'agit donc de penser l'action politique, non comme une activité autonome, libre de toute attache, indépendante de toute contrainte mais comme une participation à une oeuvre de salut qui précède largement les modalités de son accomplissement. C'est le meilleur moyen de ne pas la transformer en croisade et en religion de substitution. Le meilleur moyen de ne pas idolâtrer tel ou tel système, telle ou telle théorie économique ou politique, tel ou tel régime. C'est le plus sûr moyen également de soustraire la politique aux influences théocratiques : si la politique est participation à une oeuvre de salut, elle n'est qu'un média parmi beaucoup d'autres. Elle ne suffit pas. Comme média humain, elle est censément imparfaite et nous ne saurions lui reprocher des manquements qui ne tiennent qu'à l'indigence de ceux qui prennent part aux jeux politiques, notamment ceux qui ne savent plus situer leurs pensées et leurs actes dans un ensemble qui les dépasse de toutes parts ou ceux qui s'imaginent que seule une politique fondée sur des données scientifiques est capable de mettre tout le monde d'accord et de faire le bonheur du plus grand nombre : les chiffres les plus exacts ne donnent jamais qu'une infime partie de la vérité. Leur interprétation juste nécessite en effet la convocation d'innombrables données toujours incomplètes de sorte que la vérité est comme en suspens : au moment de trancher et d'agir, il nous faudra encore accepter une part d'inconnu et d'incertitude.

Toute religion équilibrée ne verse pas non plus dans l'excès du surinvestissement politique où règnent trop souvent l'esprit partisan et l'entre soi. Ses fidèles doivent pouvoir se retrouver et communier même s'ils ne partagent pas les mêmes options politiques. C'est ainsi que le projet France 2022 ne prévoit pas une majorité parlementaire monolithique, unicolore, ... défendant bec et ongles ses orientations dans un combat sans merci livré contre une opposition réduite à piaffer et à espérer que son tour advienne. Chaque nouvelle orientation : création d'une nouvelle monnaie, réorganisation des pouvoirs en France, restructuration des enseignements scolaires, ... n'a de sens, d'intérêt et d'avenir que si elle est soutenue par une très large majorité constituée de personnes ayant des opinions diverses mais convaincues qu'en adoptant une ligne de force commune nous parviendrons à sortir de décennies d'errance politique.

La religion, opium du peuple ? Quelle drôle d'idée ! Il faut n'avoir jamais prié avec quelque intensité pour penser une chose pareille. La prière est au contraire le plus sûr antidote à toute forme d'addiction puisque prier est la manifestation la plus subtile et la plus exigeante de la liberté humaine : par elle, je ne puis qu'espérer être exaucé. Je ne réclame aucune garantie et m'en remets totalement au bon vouloir d'un autre. Nul ne peut tenir dans la prière par accoutumance : le combat de la foi reprend chaque matin et je ne peux jamais estimer être arrivé au terme de la lutte en ce monde. Chaque jour, c'est comme si je repartais de zéro : en pensant m'appuyer sur quelque expérience passée, je quitte le domaine de la foi pour m'attacher à des certitudes qui m'éloignent de l'esprit d'abandon.

Envisager l'action politique en dehors de cet état d'esprit c'est courir le plus grand risque : s'imaginer que je pourrais transformer durablement le monde alentour par la mise en oeuvre de moyens naturels alors que rien ne bouge en profondeur sans le secours d'une grâce surnaturelle. Combien de décisions, de mesures, de projets ... ont tourné court parce que leurs motifs ne s'enracinaient pas dans une terre irriguée par la prière ? 

Les pouvoirs qui persécutent les ordres religieux ne tardent pas à fabriquer des cultes indigents. Ils s'imaginaient capables de révolutionner les choses. Ils ne font qu'établir une tyrannie sans foi ni loi. Toute contestation leur paraît suspecte. Ils prétendaient instaurer un régime de liberté. Ils finissent par en museler la moindre expression.

Cinquième réponse : négliger le rôle des religions en politique c'est encore se priver de l'une de leur fonction capitale : ouvrir des espaces de liberté inviolable.

De  nombreux contempteurs des religions ignorent l'étendue des libertés dont dispose tout croyant : à chacun est donnée l'occasion d'adhérer selon des degrés très divers aux dogmes, aux pratiques, aux obligations et même aux preuves quasi irréfutables ! (vidéo sur le linceul de Turin)  ... Fondée sur un socle qui n'abuse pas du recours aux démonstrations implacables, toute religion sensée offre de multiples degrés de liberté à ses fidèles. Elle sait ne rien devoir imposer d'inaccessible à des êtres qui sont en chemin et qui risquent de chuter lourdement s'ils s'enferment dans des voies de stricte observance sans aucune intelligence des mystères.

L'homme religieux en politique ne réduit pas celle-ci à l'affrontement de courants de pensée, à des rivalités d'appareil ou à des combats idéologiques. Il sait la part d'irrationnel, le poids des croyances que chacun porte en lui. Il mesure combien tout cela influence les partis pris, les postures et les comportements. Il comprend l'infortune de tous ceux qui se sont coupés d'une religion mère ou qui ont été privés d'une structuration religieuse : l'édifice de leurs croyances menace ruine à tout instant puisque nos constructions personnelles sont toujours fragiles dès lors qu'elles ne partagent pas avec d'autres l'assise reçue d'une tradition qui ne véhicule pas seulement des informations mais toute une gamme d'attitudes salutaires : se déprendre de soi-même, compter sur autrui pour discerner ou pour entrer dans une compréhension plus fine du monde visible et invisible qui nous entoure, chercher sans cesse, bénir, louer et pardonner ...

L'homme religieux en politique considère d'abord chacun comme une personne à part entière et ne perd pas de temps à la cataloguer, à la réduire à ses appartenances. Instruit des controverses innombrables qui ont jalonné l'histoire religieuse des hommes, il est capable d'entendre sans sourciller tout contradicteur et il prend plaisir au jeu d'une saine dispute puisqu'il sait que l'autre n'appauvrit jamais ses propres convictions mais qu'il les enrichit de points de vue qu'il vaut la peine d'essayer d'intégrer. Les objections ne ses adversaires ne peuvent qu'infléchir ses idées les moins assurées et renforcer celles qui méritent d'être conservées ou développées.


   






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