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samedi 22 mai 2010

Des causes désargentées



«Travailler à réconcilier 
l’homme et l’économie, 
c’est faire œuvre d’éternité» 






En France, comme ailleurs, nous avons d'une part la situation réelle du pays et d'autre part les sentiments que suscite cette situation. S'il choisit d'intervenir seulement en psychologue ou à la manière d'un magicien, le politique va s'en tenir au travail sur les sentiments : que puis-je proposer et faire pour que le sentiment général s'améliore ? Que puis-je dire de surcroît afin que l'on m'attribue le mérite de cette amélioration et qu'ainsi se maintienne ma position, mes prérogatives et mon pouvoir d'influence ?! Questions cruciales pour quelques politiques - dont certains sont très haut placés - davantage préoccupés par leur propre sort que soucieux de résoudre les problèmes épineux qui se posent aujourd'hui.

On aurait tort certainement de ne voir dans cette attitude qu'artifice et goût immodéré pour l'illusion : le regard porté sur tout ce qui concerne notre pays mérite d'être étudié et, pour ainsi dire, travaillé au corps. Si nous sommes englués dans les problèmes, nous risquons de passer à côté d'une occasion favorable. Si nous minimisons un risque, nous sommes en grand danger d'avoir à nous réveiller brutalement ...

Pour connaître les marges de manoeuvre dans l'ordre du sentiment, nous disposons aujourd'hui d'une quantité étourdissante de sondages qui mesurent les opinions et les humeurs. Ces sondages permettent, au prix d'une analyse bien menée, de se faire une idée du sentiment général à propos de questions diverses : moral des ménages, confiance des entrepreneurs ou des investisseurs, intentions des électeurs, préoccupations des uns et voeux des autres ...

Penser que ces mesures statistiques sont inutiles ou fausses, croire que cela est sans importance, ce serait négliger les voies du coeur en estimant que seules les actions froidement orchestrées sont capables d'emballer une nation et de l'encourager à se dépasser. Le lecteur intéressé par les questions subtiles que pose l'usage des statistiques pourra lire avec profit "Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée", livre dans lequel Daniel Kahneman montre avec brio la difficulté du raisonnement statistique, ses pièges mais aussi son grand intérêt.

On pourrait dire : "Allez-vous confondre mesures d'opinion et sentiments enfouis ? Oubliez-vous que le coeur est organisé en couches : ce qui l'effleure est sans commune mesure avec ce qui le blesse en profondeur ?". Oui, il ne s'agit pas de confondre une vague humeur passagère et l'oppression d'un malaise radical ou la souffrance qui paralyse, amoche ou anéantit.

Nous ne traiterons pas ici du sentiment et de sa prise en compte dans l'action politique. Que le sentiment soit fort ou superficiel, paraisse justifié ou inexplicable, ne sera pas notre première préoccupation bien que cela soit non négligeable : quand un homme politique dynamique s'étonne de l'apathie d'un plateau de jeunes lors d'une émission télévisée, il suffirait qu'il veuille bien entendre ceci pour comprendre : "Mais Monsieur, depuis 1975, nous sommes des survivants ! Il manque déjà à l'appel un quart du plateau, anéanti sous les coups d'une vache folle : cette médecine de bazar qui a renié l'essentiel du Serment d'Hippocrate."(Serment qui stipule dans sa version moderne : "Je ne provoquerai jamais la mort délibérément.")

Nous aborderons en priorité les causes désargentées qui ne suscitent, le plus souvent, aucun élan du coeur mais plutôt des mouvements d'humeur : les années de formation des jeunes et le temps de la retraite. En ajoutant les soins aux malades ou aux accidentés, nous avons le trio noir, gris ou or, selon les coeurs, de ces causes nationales ... sans argent. Trio incomplet puisqu'il manque encore la défense, la justice, ... . 

Qu'ils bondissent et touchent le plafond ceux qui, prenant à pleines mains le livre des comptes de la nation, vous le lanceront à la figure pour bien vous faire comprendre qu'en 2010, nous n'avons jamais autant dépensé pour le trio principal des causes désargentées. Ils n'ont pas tout à fait tort mais qu'ils gardent leur calme ... et qu'ils n'oublient pas que de telles causes vivent, par nature, aux dépens des activités immédiatement bénéficiaires. Qu'ils n'oublient pas enfin que des soins prodigués intelligemment et avec coeur ont un rendement économique indubitable et même prodigieux : toute personne bien soignée peut témoigner des bienfaits reçus et devenir l'apôtre ardent de résurrections inespérées.  Voir à ce propos tout le travail accompli par des associations telles que les Alcooliques Anonymes.

Pour l'économiste enragé qui ne raisonne qu'en termes de production, de rendement et de productivité, les causes désargentées sont doublement pesantes : l'élève, le patient et le vieillard sénile coûtent deux fois, en étant d'abord improductifs et en mobilisant ensuite un actif qui pourrait ... produire. Il est utile de rappeler que cette vision qui assimile l'humanité à une machine ou à une fourmilière, n'est pas défendue publiquement de manière aussi caricaturale mais qu'elle alimente les idéologies qui conduisent à l'anéantissement du propre de l'homme et ... de l'animal le plus sauvage : faire corps autour du faible et de l'affligé, défendre celui qui est menacé, ralentir la marche pour attendre celui qui n'en peut plus, prendre soin de celui qui souffre, éduquer les plus jeunes, respecter les anciens. Le faire le plus souvent. L'oublier quand un péril extrême survient ?! Serions-nous donc en si grand danger pour nous laisser emporter par l'oubli ?

L'économiste échevelé ne s'aperçoit pas que l'école est non seulement un lieu d'instruction et d'éducation mais aussi une garderie sans laquelle tous les actifs qui sont parents ne seraient pas libres d'aller et venir, de vaquer à leurs affaires ! L'économiste écervelé oublie encore que l'hôpital, la maison de retraite et tant d'autres institutions assument un rôle qui mobiliserait beaucoup d'actifs producteurs ... incompétents en matière de soins ou d'accompagnement. 

Une vision naïve ou superficielle de la vie humaine ouvre une fenêtre de tir trop large à tous les propagandistes de méthodes ou de possibilités abusivement qualifiées de généreuses et de progressistes : contraception artificielle, mariage triste, avortement et euthanasie. En toile de fond de toutes ces fausses générosités, on retrouve toujours la tentation et la volonté plus ou moins affichée de réduire le poids des causes humaines désargentées, de la petite enfance à la vieillesse extrême en passant par tous les accidents de la vie.

Ramer à contre courant de ces tendances suicidaires n'est pas se crisper sur un passé révolu : on a beaucoup éliminé et tué autrefois ; d'innombrables enfants sont morts en bas étage faute d'hygiène ou de soins médicaux appropriés ; une multitude de femmes sont mortes en couche ... et l'homme a déjà eu recours aux expédients les plus sordides pour essayer d'alléger le poids des causes désargentées. Que certains essaient d'amplifier le phénomène ne doit pas décourager la grande majorité des citoyens qui comprennent que la dissolution des problèmes dans l'acide sulfurique des solutions malthusiennes, morbides ou mortifères, entache le tissu social de graves brûlures et le déchire en maints endroits car lorsque le malheur redouté - a tort ou à raison - est occulté par une misère plus noire encore, il ressurgit tôt ou tard au centuple : le meurtre de l'enfant avant sa naissance fait partie de ces fausses "bonnes" résolutions qui engendrent ipso facto des douleurs quasi insupportables quelques jours, quelques mois et bien des années plus tard. Les dénégations des femmes qui prétendent avoir dépassé cela sans le moindre souci occultent mal leur propre souffrance et celle de tant d'autres qui n'en peuvent plus, les addictions diverses qui ont comblé le manque, la déchéance qui s'en est suivie pour certaines d'entre elles. Le prix à payer de tout avortement est incommensurable et seule la Miséricorde infinie de Dieu peut en racheter la dette.

En un sens, nous devrions nous réjouir : l'accumulation de la dette publique n'est-elle pas le signe que la nation française vit au-dessus de ses moyens et qu'elle le fait essentiellement pour subvenir aux besoins des causes désargentées tout en les amplifiant par des mesures politiques aberrantes telles que l'avortement promu au rang de droit fondamental ? Voilà pourquoi certains s'énervent quand on leur dit que l'on ne fait pas assez pour ces causes et pourquoi d'autres s'étranglent quand ils voient les piètres résultats de notre système scolaire.

Au lieu d'y aller par quatre chemins, pourquoi ne pas se rendre à l'évidence ? En devenant majoritairement citadines, nos sociétés modernes n'ont pas su s'adapter à la nouvelle donne : beaucoup moins de paysans pour produire beaucoup plus du côté des campagnes et un déficit chronique de main d'oeuvre pour les champs de l'an 2000 au coeur des cités, l'immense pépinière des têtes brunes, blondes et rousses. Il suffirait pourtant de bien méditer cette évidence pour comprendre enfin pourquoi une partie de notre jeunesse va si mal. 

Les personnes âgées qui participaient jusqu'à leur dernier souffle aux travaux des champs, à la garde des enfants en bas-âge et à bien d'autres tâches de la ferme n'attendaient pas l'heure fatidique de leur soixante et unième année ou de leur retraite anticipée avec cette envie mêlée d'angoisse qui s'est emparée aujourd'hui de tous ceux qui n'ont d'horizon que les fourches caudines de la retraite citadine, le hamac d'une station balnéaire pour les plus fortunés ou le passe-temps addictif pour d'autres. Il y a une façon inadéquate de lire ce qui précède : caricaturer la position en prétendant que nos retraités ne font rien dans les villes alors que nombre d'entre eux assument désormais des tâches d'éducation et de garde, et de formation ... auprès de leurs petits-enfants. Combien d'hommes et de femmes peuvent d'ailleurs témoigner pour dire tout ce qu'ils doivent à leurs aînés ?

Il nous faut maintenant, et c'est un enjeu vital pour la société française, passer à la vitesse supérieure : favoriser dans tous les domaines de l'éducation, la présence des anciens auprès de notre jeunesse, non seulement des retraités mais encore des jeunes gens sortis des limbes. L'enjeu de ce mouvement est vital pour tous : enfants, parents, jeunes actifs ou personnes âgées. 

Allons plus loin. La règle d'or de toute retraite bien pensée et bien menée devrait être celle-ci : ce que j'ai reçu gratuitement et même acquis au prix de mes efforts, je le rendrai ou le donnerai au centuple. Proposer que le montant des pensions de retraite (tribune précédente) soit le même pour tous n'est pas seulement une question d'organisation sociale ou de justice, c'est plus profondément la réponse à l'angoisse qui habite le coeur de l'être accomplissant ses derniers pas sur la planète Terre : ma crainte légitime d'une mort annoncée se mue en joie sans mélange quand j'apprends à devenir léger et à quitter mes possessions, à passer le relais ou le témoin. 

Le désenchantement de notre monde céderait du terrain si nous pouvions lire sur le visage des plus anciens le bonheur de transmettre, le goût de l'aventure spirituelle, l'insouciance des (jeunes ?) années, l'attente pacifiée d'une fin inéluctable. Non, la vieillesse n'est pas un naufrage. Du moins ne l'est-elle pas inexorablement. Elle l'est d'autant moins pour celles et ceux qui ne quittent pas le pont, la barre ou même le navire dès que sonne l'heure de leur cinquantaine révolue.

Faute d'espérer des ressources supplémentaires, certains proposent de faire jouer des possibilités de vase communicant : diminuer le budget de la défense, par exemple, pour alimenter davantage celui de l'école. C'est beau sur le papier. Cela se défend à la marge. Cette utopie généreuse est malheureusement fondée sur l'oubli des coûts cachés et des menaces qui ne cessent de peser sur toute société, aussi organisée soit-elle. Sujets brûlants que le projet France2022 abordera à maintes reprises comme par exemple dans les tribunes : Brève analyse du marasme économique en France et ailleurs
ou Pourquoi deviennent-ils djihadistes ? ou encore Création d'une monnaie de Service et d'Abondance.

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