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lundi 7 juin 2010

Faims des hommes



                              
                                "On peut dire schématiquement
que le monde ne dort plus, 
                                l'une de ses moitiés 
tenue éveillée par la faim
                                et l'autre par la peur des affamés."



                                                                                 Abbé Pierre





Alors que les hommes s'inquiètent de plus en plus pour l'avenir de la planète "Terre", dégradée, épuisée, salie par la course en avant de nos appétits, comment rassasier les hommes en évitant les désastres écologiques et sanitaires ? 

Comment conjurer cette peur de manquer qui gagne le coeur de ceux qui estiment que nous sommes déjà trop nombreux et que nous allons vers une pénurie généralisée : manque d'énergie, manque d'espace, manque de nourriture, manque de matières, ... ?

Une histoire destinée aux enfants raconte la guérison d'un tyranosaure qui ne pouvait s'empêcher de dévorer ses amis. Un rat lui apprend à préparer un repas et à se nourrir autrement. Si chacun de nous consentait à réorienter ses faims, le monde connaîtrait une plus grande paix et l'angoisse du lendemain cesserait d'être lancinante, paralysante et encombrante.

Le politique, seul, est impuissant pour endiguer le désarroi des hommes de ce temps. Le démagogue comme l'alarmiste parle dans le vide : chaque citoyen tend à vivre au jour le jour. "Advienne que pourra ... Après moi le déluge ... Les hommes trouveront bien comment s'en sortir ...". 

Grande est la tentation de remettre à plus tard les orientations et les actions qui pourraient préparer un avenir moins sombre. Grande est la tentation aussi de penser et d'agir comme si l'homme était de trop sur une planète où tout irait tellement mieux s'il n'était pas là. Après la "mort de Dieu", allons-nous assister à "la mort de l'homme" ?

Le premier pas pour sortir du marasme mental où nous sommes consistera à ne pas vouloir mettre du cyclique partout. Ce n'est pas parce que la vie sur terre s'organise autour de cycles fondamentaux (cycle de l'eau, cycle des échanges gazeux entre le monde animal et le monde végétal, chaîne alimentaire, ...) que nous devons tout penser en terme de régime circulaire. Il nous faudra toujours garder à l'esprit que la venue de l'homme introduit une discontinuité dans l'histoire de l'univers. Plus exactement, l'apparition de l'homme rappelle que l'univers a eu un commencement et qu'il aura une fin : il ne tourne pas en rond. Les répétitions que nous pouvons observer n'épuisent pas la variété des phénomènes qui s'inscrivent dans des processus réversibles ou irréversibles. Sortant d'une vision mythique du monde où s'exprime finalement la peur du changement, nous cesserons de nous alarmer de manière excessive des transformations inéluctables de notre environnement. Il est clair par exemple que l'expansion des hommes engendre le recul des formes de vie sauvages. Où l'humoriste notera au passage qu'en terme de sauvagerie, l'homme se défend bien. Quand le vautour, l'ours ou le loup deviennent plus rares, l'humanité n'oublie pas de les (mal) imiter en donnant naissance à quelques prédateurs bien plus redoutables.

Quand nous passons à table, un surcroît de vigilance nous donne de sortir de la routine. La variété des plats pour les mieux lotis ne suffit pas à produire ce réveil. La nécessité, la répétition et même la monotonie risquent d'arracher de notre coeur l'élan de reconnaissance manifestant que nous sommes pleinement conscients de la succession et de la somme des efforts qui ont rendu possible notre restauration. Pour ceux qui ont encore l'audace, l'énergie ou la simple habitude d'y penser, dire quelques mots pour bénir la table et ceux qui l'ont préparée, les engage sur un chemin qui dépasse l'entendement immédiat. Tandis que leurs lèvres prononcent des paroles banales semble-t-il, le coeur intelligent comprend toute la portée de la bénédiction. Elle s'étend à une multitude d'hommes et de femmes qui, par leur travail quotidien, engendrent le miracle d'une table bien garnie. Cela est vrai aussi bien dans une économie d'interactions multiples que dans des systèmes plus archaïques où dominent la cueillette, la pêche et la chasse.

Passer du temps à explorer les circuits des aliments et des accessoires de la table, à retrouver en pensée la chaîne des métiers et des savoirs faire, à visiter par l'imagination les lieux et les temps des travaux nutritifs est une source de joie et de jubilation qui rassasie l'âme et chasse du coeur de l'homme toute peur infondée : tout concourt au bien de celui qui apprend à reconnaître la structure de prime abord invisible d'un monde, pensé et organisé pour cet être vivant tenté de se prendre autant pour le roi de l'univers que pour la chose la plus abjecte.

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