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jeudi 11 novembre 2010

Travaux intellectuels et travaux manuels



Le Père Jérôme, trappiste de l'Abbaye de Septfons, enseignait la philosophie et travaillait au verger du monastère, partageant son emploi du temps en deux domaines séparés entre lesquels il est aisé d'établir des ponts. Le Père Jérôme est connu pour ses livres nourris de son expérience profonde de la prière et d'un savoir patiemment construit au fil de ses lectures. 

Dans l'homme accompli, nulle opposition entre les heures d'étude et les travaux de plein champ. Leur complémentarité est quasi évidente : quand les mains et le corps tout entier s'adonnent aux travaux manuels, l'esprit se découvre plus libre pour se pencher sur un objet de réflexion.

Combien de personnes surchargées par les multiples décisions à prendre en situation de responsabilité gagneraient à se consacrer à des tâches où leur esprit pourrait enfin se reposer, se ressourcer et penser plus librement ? L'un des objectifs du projet France2022 est de convaincre bon nombre de dirigeants de renoncer à une part confortable de leur rémunération pour oser partager leurs pouvoirs et leurs responsabilités : c'est d'abord à ce niveau-là que le partage du temps de travail s'amorcera avec profit.

Convaincre ne suffira pas à créer une onde de choc assez forte pour obtenir tous les effets attendus : meilleur gouvernement des institutions et des entreprises, baisse du chômage, réduction des inégalités de traitement, ... Une deuxième phase d'incitation permettra d'amplifier les premiers bénéfices qui résulteront de l'audace des pionniers volontaires. Une troisième phase de généralisation à tous les postes de direction montrera que la morosité actuelle n'était pas sans remède.

Les emplois les moins qualifiés, qui ne disparaissent pas avec l'automatisation des tâches et même apparaissent, ne pourront pas bénéficier de réductions importantes d'horaire mais il est tout à fait possible de prévoir qu'ils soient assumés par un volant plus large de citoyens dans le cadre d'une redistribution des travaux qui n'exigent pas d'aptitude au commandement et à la direction.

Il ne s'agit pas de promettre la lune en faisant miroiter une réduction générale du temps de travail : même assommée par un discours revanchard, anticapitaliste en diable, ... n'importe quelle personne qui a conservé un brin de bon sens, perçoit qu'il est insensé de réclamer toujours plus d'avantages dans un monde où tant d'hommes et de femmes sont dans la misère extrême ou bien vivent dans des conditions précaires. Cette revendication est amorale et chacun peut faire l'expérience que le désoeuvrement ne mène pas loin. 

L'esprit du projet France2022 consiste à défendre le principe d'une redistribution nécessaire des emplois : à ceux qui ont des situations passionnantes, demander de réduire leur temps de travail et leur rémunération ; à ceux qui ont très peu de perspectives d'évolution, permettre de sortir d'une situation d'enlisement ou d'enfermement ; à tous, demander de prendre une part significative aux travaux requis par les causes désargentées ou, en d'autres termes, à la satisfaction des besoins non solvables.

Les plus généreux sont déjà sur plusieurs fronts : ils ont une vie professionnelle bien remplie et ils consacrent une part significative de leur temps à des activités bénévoles. D'autres hésitent à se dévouer, craignant d'être débordés. D'autres encore estiment qu'ils doivent d'abord assurer le déroulement de leur carrière. 

Plus l'avenir professionnel s'assombrit, plus les parcours deviennent chaotiques, plus l'hésitation générale grandit : comment risquer une part de son temps dans des actes gratuits alors que nul n'accepte de vous embaucher pour du pain ? Quand le chômage et l'inactivité s'installent à des niveaux aussi élevés que ceux d'aujourd'hui, il est nécessaire que les personnes les mieux loties consentent à faire des efforts qui ne se résument pas seulement à une amputation de leurs revenus : elles ont à donner de leur temps, à partager leurs pouvoirs et à réduire leurs avantages. Elles ont à le faire en direction de celles qui ont la faculté immédiate d'être à leur place. Ces dernières en agissant de même à l'égard des autres et ainsi, de proche en proche, offriront aux plus déshérités une marge nouvelle de progression. Ce renoncement général en faveur de plus pauvre que soi ne portera son fruit de justice et de paix que s'il est animé par une volonté d'accueil, et non pas d'éradication, de la pauvreté, de la faiblesse et du handicap.

Dans une société où la part de bénévolat à assumer est laissée à l'appréciation libre de chacun, on n'offre pas au plus grand nombre la possibilité de se donner davantage. En liant réduction du temps de travail et engagement bénévole, nous résolvons une équation difficile : tenir compte des avancées technologiques qui déplacent le rapport de force entre capital et travail (rémunéré) tout en veillant à satisfaire les besoins non solvables.

Quand de nombreuses tâches sont accomplies par des automates, des hommes qui n'ont pas été formés à les dépasser sur d'autres terrains ne trouvent pas d'emplois rémunérés. Ce phénomène est encore aggravé par le déplacement géographique des systèmes de production que le capital a la faculté d'installer où les coûts de mise en oeuvre sont les plus faibles. 

Une première réponse consiste à transformer intelligemment les programmes de formation pour limiter la casse du chômage. Cette réponse ne suffit pas pour plusieurs raisons : il subsiste des tâches non automatisables mais qui demandent un niveau de qualification peu élevée ; des accidents affectifs peuvent entamer la volonté d'apprendre. 

Une réponse plus solide intègre la nécessité d'une conception plus large du travail : sa finalité ultime n'est pas de produire des choses mais de traduire en acte l'amour mutuel. Sans le secours de cette vision étendue, l'homme est réduit à l'état d'une machine sophistiquée dont le développement des techniques parvient cependant à égaler ou même à surpasser la complexité, les performances et le quotient qualité/coût de revient puis qualité/prix de vente.

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